Suivez-nous    

La disparition du silence

Mon canot glisse sur le lac sauvage, se fondant dans les mirages or et vermeil de l’aurore. Alignées sur les rives, droites et dignes, les épinettes noires saluent le jour nouveau dans une immobilité parfaite. Un gros poisson bondit hors de l’eau et retombe en un plouf plus sonore que les remous créés par mes coups de pagaie. Les ricanements d’un couple de huards à collier, les chants des grives à dos olive et des bruants, les tambourinements du grand pic contre un tronc creux, les mouvements de l’eau, toutes ces voix de la nature font partie du silence boréal. Ici, j’entends ce que je fais. Je pense, médite et perçois avec une étonnante acuité les palpitations du monde vivant dans lequel j’interagis. Arbres, mammifères, oiseaux et poissons, nous sommes tous liés dans une conscience universelle appelée Cercle Sacré.

Soudain, un grondement monotone venu du ciel me rappelle la disparition progressive et inéluctable du silence jusque dans les endroits les plus sauvages du Nord. Je lève les yeux vers le coupable de cette profanation : un gros avion laisse une traînée blanche à 9 000 mètres d’altitude tout en crachant des tonnes de gaz à effet de serre. Il n’a pas encore disparu à l’ouest qu’un nouveau sillon se pointe à l’est, civilisant un paysage qui n’aurait jamais dû l’être. Le monde moderne me rattrape au centre du lac, ranimant en moi des craintes quant à la sauvegarde des régions boréales. Perplexe, je songe qu’en cet instant précis des banlieusards et des citadins sont pris dans les bouchons de circulation, loin, très loin dans les agglomérations du sud. Ils courent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, prisonniers de royaumes dominés par les bruits mécaniques et le smog. Qu'ils en soient conscients ou non, ces gens souffrent de la disparition de l’un des plus nécessaires et naturels éléments  de la vie : le silence. Soumis à un stress intense, ils ne voient pas d’issues, ils n’en cherchent plus. Même que plusieurs d'entre eux ont oublié le sous-bois de mousse, l’odeur du sapin et le chant mélodieux du roitelet... 

Entre deux coups de pagaie, je comprends à quel point les réalités du monde moderne contrastent avec mon vécu au sein du monde sauvage. Moi, je connais l’heure de pointe mystérieuse des grands bois où chasse le loup; les aurores et les crépuscules marqués par le va-et-vient de l’orignal, du castor et du lynx. Je fuis les stress abrutissants des métropoles; j’ai horreur de ces lieux surpeuplés, de leurs odeurs et de leur vacarme. Suis-je privilégiée de pouvoir m’en abstenir en vivant en forêt? Oui, assurément! Et tout en ramant, ce matin, j’espère le grand coup de barre sociétal qui nous fera tous entrer dans une ère nouvelle. Cette révolution est à la portée de tout le monde. Elle pourrait commencer par une revalorisation du silence.

 


Perte du silence et pollution vont souvent de pair

De nos jours, le silence est menacé de disparition au même titre que la biodiversité. Pour le philosophe Émil Michel Cioran, cité dans le livre La fin du monde moderne d’Alexandre Rougé, « la disparition du silence doit être comptée parmi les signes annonciateurs de la fin ». Je partage cet avis. J'ajoute que la rareté grandissante du silence est non seulement une conséquence des activités anthropiques menaçant l’équilibre naturel planétaire, mais il en est aussi le modus vivendi. Il nous reste peu de temps pour briser cette spirale infernale en train d’engloutir la vie, la paix et l’avenir de l’homme. 

En attendant l’ère postmoderne, les forêts boréales poussent sans faire de bruit à un rythme moindre que leur disparition, dans les fracas mécaniques et pollueurs. Il en va ainsi de tous les écosystèmes de la planète : océans, pôles, taïga, steppes, etc. Quand civilisation et exploitation de ressources naturelles font leur apparition, au nom du progrès et des retombées économiques, les territoires sauvages se dégradent, les espèces disparaissent et d’innombrables voix de la nature se taisent, chassées ou étouffées par le tintamarre de véhicules autoroutiers, de bulldozers et d’autres engins bruyants. En zone urbaine, le grondement assourdissant des motocyclettes annonce le printemps, celui des déneigeuses, les premières bordées de neige de décembre. Les moteurs nous informent? En vérité, ils nous « déforment ». Heureusement qu’il existe encore des campagnes où l’hirondelle et le merle jouent leur rôle de messagers du printemps, pour le plus grand bonheur de ceux et celles qui leur prêtent attention. Ailleurs, notamment en ville, le vacarme est omniprésent et plusieurs de ses victimes l’apprécient et en redemandent. Pire encore, les plus fanatiques paient pour s’en rapprocher! C’est ainsi que les courses de bolides et les mégaconcerts rock défoncent le niveau de décibels tolérables par l’oreille humaine, accentuant l’épidémie d’acouphènes et de troubles de l’ouïe. Dans l’amour du bruit grandit la phobie du silence naturel. La pollution n’est pas seulement un phénomène environnemental dû à la combustion de carburants fossiles, elle se déguise avec subtilité en un poison sonore qui affecte la santé physique et mentale des « civilisés », à leur insu. Selon les spécialistes, l’ouïe humaine risque d’être endommagée par de fréquentes expositions à 85 décibels. À titre d’exemple, la sirène d’une ambulance émet environ 85 décibels tandis que la musique dans les bars discothèques avoisine les 120 décibels, soit un niveau causant des dommages irréversibles au nerf auditif. Un niveau sonore de 150 décibels a même été mesuré dans le véhicule d’un jeune homme écoutant du rock sur le coin d’une rue!

Coupe bois

Le silence des bois est depuis trop longtemps synonyme de ténèbres... 

 

L’intoxication aux bruits

En l’espace de quelques siècles, l’homme moderne a connu une telle dénaturation, une telle atrophie de l'instinct, qu’il a hérité d’une peur morbide du monde sauvage. Il craint les animaux, les insectes, la forêt vaste à s’y perdre, etc. Avec la phobie du sauvage vient la peur des attributs du sauvage tels que la liberté, la maturité, l’équilibre, le silence et... le sens des responsabilités. J’ai été surprise d’apprendre qu’un nombre considérable de gens ont des crises de panique lorsqu’ils se retrouvent en forêt ou en montagne, subitement coupés de bruits d’origine anthropique. Ignorant les bienfaits et les utilités du silence, ils le fuient comme s’il s’agissait d’un gouffre obscur rempli de dangers. La peur du silence s’avère le principal symptôme d’une pollution mentale causée par l'omniprésence du bruit dans nos vies. Conséquence : une paralysie de la pensée et de la réflexion. Les bruits modernes ne meublent pas le vide, ils le créent à l’intérieur de leurs victimes à la manière d’une drogue dure.

Chaque ruisseau a sa voix propre.
Lédons et ruisseau

 

Protéger la nature, c’est aussi protéger le silence et laisser une chance au salut

Georges Bernanos a écrit : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Selon moi, il importe de renouer des liens profonds avec la nature pour retrouver en elle le véritable sens du sacré. Or, ce cheminement vers le salut ne saurait se faire sans se réapproprier le silence, source d’équilibre et de sagesse. Connaître un arbre, un animal ou un oiseau sauvage implique de prêter l’oreille à sa voix, de se montrer à l’écoute de sa présence par tous nos sens. C’est une richesse spirituelle considérable que d’entrer en forêt en sachant qui bavarde dans les épinettes et les pins : une paruline verte à gorge noire, un roitelet à couronne rubis ou un écureuil roux? Le vent, la pluie et le tonnerre font également entendre leur voix. Chaque lac, chaque rivière et chaque ruisseau ont un timbre sonore particulier qui leur donne une personnalité. Même les mouvements les moins perceptibles et les plus lents de la nature peuvent être ouïs, comme le pétillement des neiges en train de fondre et le froissement des jeunes plantes émergeant du sous-bois, au mois de mai.

Des plus puissantes aux plus faibles, les voix de la nature constituent une réserve de silence qu’il faut préserver, au nom de notre droit à la réflexion. Il nous faudra tôt ou tard apprivoiser, écouter et comprendre la sagesse ancestrale dont il recèle. Éteignons la télé et la radio, fermons les ordinateurs et les téléphones, rangeons les clés de nos véhicules. Taisons-nous! Écoutons le silence au cas où une voix d’une autre nature se ferait entendre à l’intérieur de nous…

Pour une fois, cessons d’avoir peur! Tendons l’oreille en étant conscients du fait que l’avenir sera ce que nous souhaitons qu’il soit, dans la mesure où nous prendrons la peine d’y réfléchir.

 

Gisèle Benoit 

 

 
Photos :
 
Matinée sur le lac © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Sous-bois de mousse près du lac © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Sous-bois en hiver © Joël Lanchès – SAS Nature
Lédons et ruisseau © Florent Langevin – SAS Nature
Randonneurs à l’écoute des voix de la Nature © Christian Bellemare – SAS Nature

Vous contribuez directement à l'œuvre et à la mission de la famille Benoit en magasinant sur notre boutique.