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La leçon de Darwin

 

En 2009, les milieux scientifiques célèbrent le bicentenaire de la naissance du naturaliste anglais Charles Darwin, l’auteur de la théorie de l’évolution. Avant la publication de son ouvrage intitulé L’Origine des espèces1, dans la seconde moitié du XIXe siècle, seule la religion fournissait les réponses des pourquoi et comment de la diversité animale et végétale sur la Terre. Les résultats étonnants des observations de Darwin heurtèrent donc de plein fouet une conception du monde basée sur la création de chaque être vivant par Dieu. La philosophie voulant que l’homme et le singe aient un ancêtre commun suscita raillerie, méfiance et incrédulité dans une société hostile à toute forme de remises en question aussi profondes. Au XXe siècle, le travail acharné des archéologues et des paléontologues donna des arguments solides aux défenseurs de Charles Darwin. Cependant, ce sont les récentes percées scientifiques en génétique qui ont élevé au rang de vérité incontestable la pensée jadis controversée du naturaliste visionnaire.

 

Un héros de mon enfance

J’ai grandi avec Darwin. Enfant, je passais des heures à feuilleter un livre illustré de dessins et de tableaux expliquant l’évolution des mammifères. Le découvreur de ces merveilles captivait mon imagination et, à l’instar des esprits curieux de poursuivre la quête du vieil homme à barbe blanche, j’ai sérieusement songé à devenir paléontologue ou biologiste. Contre toute attente, mon désir de suivre la trace du maître ne m’a pas conduite sur le chemin des universités, des doctorats et de la préhistoire. J’ai opté plutôt pour une démarche résolument tournée vers l’avenir où la science et l’art évoluent parallèlement, en toute liberté. Avec le recul des années, je suis surprise de constater à quel point mes attributs de naturaliste autodidacte et de peintre animalière m’ont rapprochée de Darwin. 

 

Les vertus de l'observation

La leçon de Darwin déborde du cadre académique. Outre les nouvelles voies scientifiques qu’elle a ouvertes, elle met en valeur une méthode de travail très simple en laquelle j’attache beaucoup d’importance. Celle-ci est fondée sur l’observation minutieuse de la vie sauvage, l’humilité et le courage de contester des préceptes reconnus, quitte à surprendre et à choquer en soulevant des hypothèses en avance sur leur temps. Derrière Darwin, le théoricien, se cache un esprit avide de connaître, guidé par l’intuition, un regard neuf sur la vie dont j’admire la perspicacité. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il faut parfois éviter la contrainte des diplômes et des dogmes scientifiques ou religieux pour franchir certaines limites du savoir. En voici un bel exemple : Dian Fossey a révolutionné les connaissances de ses contemporains sur les gorilles de montagne par l’observation in situ, sans titre ni formation en biologie. Quelques années plus tard, dans le but d’obtenir une certaine reconnaissance des milieux scientifiques, la naturaliste quitta la jungle africaine pour étudier et décrocher un diplôme universitaire. Cette formalité a-t-elle enrichi le contenu des découvertes antérieures de Dian Fossey sur les gorilles? Chose certaine, elle eut l’heur de plaire aux savants qui n’hésitèrent plus à accepter dans leur cercle la grande dame une fois qu'elle fut sacrée primatologue. L'exemple de Mme Fossey et de bien d'autres adeptes de la méthode de Darwin prouve que l’observation, la curiosité et l’audace devancent presque toujours la confirmation par la science de ce qui n’est à l’origine qu’une théorie, une intuition ou un éclair de génie...

 

L'observation à l'ère des technologies

Au XXIe siècle, la démarche darwinienne conserve toute sa pertinence même si les progrès technologiques ont tendance à remplacer l'étude en milieu naturel par des études à distance. Grâce aux satellites, le biologiste parvient à suivre les déplacements d'un animal muni d'un émetteur! L’observation n’est plus ce qu’elle était, mais elle demeure essentielle pour bien comprendre la complexité des écosystèmes menacés par les changements climatiques.

Pour ma part, j’ai fait de la méthode de Darwin mon modèle parce que j’aime les contacts de proximité avec les animaux et les oiseaux sauvages. J’ai placé mon espoir dans ces rapprochements, étant convaincue que bien des vérités nous échappent pour la simple raison que nous n’y sommes pas sensibles. Nous préférons circuler par les passages déjà ouverts que nous jugeons uniques et indispensables, sans nous demander ce qui se cache derrière les portes encore closes de la connaissance. Si l’observation pure et intuitive pratiquée par le maître naturaliste nous a appris d’où nous venons, je crois également possible qu’elle puisse nous indiquer où aller, à l’aube d’une époque de grands bouleversements. Comme tant d’autres explorateurs anonymes, je m’aventure hors des sentiers battus et je m’emploie bien humblement à poser un regard différent sur la vie animale et végétale. Je questionne et j’observe, puis je note et je peins le fruit de mes inspirations.

 

Vers l'inconnu

Dans un contexte où il ne faut plus rien tenir pour acquis, pas même la survie de l’homme, négliger l’importance de l’étude des animaux sauvages serait une grave erreur. Grâce à Darwin, nous savons aujourd’hui que les espèces ne sont pas immuables, qu’elles peuvent se transformer, évoluer et s’adapter pour survivre à de nouvelles réalités. Si les changements planifiés à notre insu par dame Nature prenaient des formes inattendues et aussi révolutionnaires que la théorie décrite par l’illustre naturaliste, il y a 150 ans, saurions-nous les reconnaître? Il se pourrait bien qu’une seule méthode (l’observation directe) nous permette de les détecter, d’où l’importance d’avoir l’œil et l’esprit ouverts au moindre signe de nouveauté.

Les enjeux actuels s’avèrent infiniment plus graves que ceux de l’époque de Darwin : on ne parle plus d’une croyance religieuse menacée de disparition ni du créationnisme contredit par la théorie de l’évolution. Le débat ne concerne plus le passé; il engage uniquement l’avenir de la biodiversité planétaire! Les chaos climatiques sont, en général, responsables de grandes transformations. Certaines pertes bien documentées par les scientifiques seront irremplaçables, mais il pourrait y avoir aussi des gains imprévisibles. La suite des choses appartient à l’inconnu.

Pour terminer, je ne peux passer sous silence le fait qu’environ un Américain sur deux croit encore à la création du monde selon la version du livre de la Genèse. Pour les créationnistes, l’évolution des espèces demeure une théorie grotesque parce qu’elle contredit leurs croyances religieuses. En contrepartie, aux yeux des scientifiques, Dieu est une spéculation parce qu’à ce jour, personne n’a encore pu prouver son existence. Pour découvrir Dieu, si tant est qu’Il puisse être découvert d’un point de vue temporel, il faudrait sans doute remonter au-delà des origines de l’homme, de la vie sur la Terre. Il faudrait regarder au-delà de l'origine de l'Univers tout en nous tournant vers l'avenir, l'œil, le cœur et l'esprit ouverts, délivrés du poids des diplômes et du carcan des dogmes scientifiques ou religieux…

Quelle revanche douce-amère pour Darwin si sa méthode (observation, humilité et intuition) nous mettait sur la piste d’une preuve tangible de l’existence de Dieu!

 

Gisèle Benoit 

 

Photos :
 
Tamia rayé © Sylvain Langevin – SAS Nature
Paysage d'automne © Sylvain Langevin – SAS Nature
 
Références :
1L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (L’Origine des espèces) 

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